Livre

Secondes Chances - Extrait

Je me suis toujours demandé si la vie offre à chacun de nous une seconde chance, une opportunité de se faire peau neuve. Est-il possible de se réinventer quand on change de pays, de langue, de patrie ? Telle une chenille qui se libère de son cocon, est-il possible de connaître une renaissance ? Surtout quand on a passé des années de sa vie à flirter avec l’échec. C’est l’esprit embrumé de ces questions que je m’apprête à faire ma rentrée dans ce nouvel établissement.

Blueberry High School, me voilà ! Devant la bâtisse, garée dans ma voiture à l’abri des regards, je sens mon cœur faire des bonds incontrôlables. Les établissements scolaires et moi, nous ne sommes pas vraiment amis. Cela fait partie du passé, celui que je préfère oublier, enfoui quelque part dans mon cerveau. Peut-être vais-je avoir plus de chance ici ? Peut-être. Je lisse les pans de ma jupe et essuie mes mains moites. J’expire l’air de mes poumons et ouvre la portière de mon véhicule. C’est parti ! 

Je scanne les alentours. C’est un bel établissement, entouré de verdure et de grands arbres. Le genre de lycée vu dans les films américains. Je gravis les escaliers et évite de mettre mes mains sur les rambardes. On ne sait jamais quels microbes traînent là-dessus. Je suis d’ores et déjà surprise de voir qu’ici les étudiants n’arborent pas le même style que moi. Certaines filles sont vêtues de tenues décontractées, en short, débardeur et tongs ; d’autres portent des tenues branchées et sexy. Je continue  de marcher, incertaine de pouvoir me fondre dans la masse. Avec mon style à la française, mon haut à manches ballons et mes ballerines, je détonne dans le décor. À mesure que je progresse, je m’aperçois que les autres me vrillent du regard, des têtes se retournent pour m’observer et des rires fusent autour de moi. 

Embarrassée, je décide de fixer mes mocassins vernis et avance, non sans stress, jusque dans les couloirs. Les élèves grouillent de toute part, telle une fourmilière. Je tente de me repérer. Autour de moi, il y a des casiers, comme ceux vus dans les séries. Ça me fait drôle. Les murs et le lino sont de couleur coquille d’œuf, ce qui confère à l’endroit une certaine clarté. Il y a tellement de couloirs que je ne sais pas où donner de la tête. Munie de mon emploi du temps et du plan envoyés par mail par la secrétaire, je cherche ma classe. Après avoir tourné plusieurs fois, il me semble que je l’ai trouvée.

Je soupire bruyamment, cherchant en moi un soupçon de courage et tire sur ma jupe plissée, de couleur grise. Pas le temps de toquer, un garçon me devance et m’ouvre la porte galamment.

— Salut.

— Salut !

Je remarque de suite qu’il a d’incroyables yeux bleus. Il doit comprendre que je suis nouvelle, car il me sourit et se présente : 

— Moi, c’est Jules.

— Hummmm…Al…Alexis, Alexis Harrys, bredouillé-je maladroitement.

Nous entrons dans la salle et les regards convergent sur nous, les intrus, en retard au cours de Littérature. Ne sachant où m’asseoir, je suis Jules jusqu’au fond, mais hélas, pas de place de libre. Des rires fusent et je sens le rouge me monter aux joues. Mon cœur tambourine plus fortement dans ma poitrine. Un nœud se forme dans ma gorge. Le professeur, un moustachu, m’invite à m’installer devant lui. Pas d’échappatoire possible donc ! 

Les cours se succèdent à un rythme décousu où je demeure seule, enfermée dans ma bulle, sentant les autres me dévisager malgré tout. Peut-être n’est-ce qu’une impression. Je me sens telle une brebis parmi les loups. 

À la pause déjeuner, je me perds une fois de plus dans les dédales, avant de trouver la cafétéria. Aux diverses tables, des petits groupes discutent. Je reconnais Jules qui me hèle, m’invitant à le rejoindre. Malgré ma timidité, je suis soulagée de m’être fait un allié. Il est attablé avec une sublime rousse, les yeux en amande. Je me rue presque vers eux tête baissée et bouscule une grande blonde. 

— Regarde où tu vas, espèce d’andouille ! aboie-t-elle à mes oreilles.

OK. Génial ! Sa copine se met à rire, ravie de m’avoir cloué le bec. Je me fonds en excuses et file voir Jules en compagnie de son amie.

— Bon…bonjour, je suis Alexis, bafouillé-je, les yeux rivés sur mes chaussures.

— Salut ! Moi, c’est Évangéline, ou Eva pour faire court. Tu es la nouvelle ? 

— Il paraît ! 

Les mains moites, je dépose mon plateau avant qu’il ne tombe, essuyant mes paumes sur ma jupe. 

— Attends…minute ! Euh…ça me revient. J’ai une mémoire photographique, je n’oublie jamais un visage. On se connait, toi et moi. Je crois bien que nous étions ensemble à l’école Montessori du coin, tu t’en souviens ? Tu es même déjà venue chez moi plusieurs fois ! On avait l’habitude de jouer au trampoline, on l’appelait Marshmallow, car il était tout rose et tout mou !

— Waouh ! Quelle mémoire ! Oui, je m’en rappelle, m'étonné-je.

— Oui, oui, c’est bien toi ! Des fois, tu parlais français et je t’avais trouvée hyper cool. J’ai encore les photos de classe sur lesquelles tu es dessus. Tu n’as pas changé, c’est fou !

— Ça fait drôle de se retrouver quand même, avoué-je.

— C’est sûr ! 

Évangéline…euh…j’ai un vague souvenir de mes années de la petite enfance, mais je me rappelle d’une rouquine avec qui je jouais. Ça remonte à loin ! 

Blueberry, a été la ville de mes premières années. Un coin paradisiaque, à ce qu’il paraît, sur la côte ouest de la Floride. Moi, tout ce dont je me souviens, ce sont les moqueries des enfants à mon égard (déjà à l’époque). Un endroit que nous avions quitté lorsque mon père avait été mandaté par mon grand-père pour installer l'entreprise familiale en France. Ce qui n'était pas pour déplaire à ma mère, née là-bas. J'avais alors six ans. 

Et une fois de plus, j’ai dû quitter mon pays, la France. Mais cette fois-ci, je n’ai plus six ans, mais seize. Quitter Paris n’a pas été si aisé. Non pas que j'avais un petit ami qui me retenait, mais là-bas, les gens ne se souciaient pas de moi et c’était appréciable. Je me fondais dans le décor, je passais inaperçue. Les passants ne s'arrêtent pas pour vous détailler de la tête aux pieds, ils n'émettent pas de commentaires sur votre tenue vestimentaire. À Paris, je pouvais acheter ma baguette sans avoir à faire la conversation à un parfait inconnu. C’était peut-être idiot, mais c'est, cette vie-là, qui va me manquer le plus. Je suis timide, prisonnière de mon corps, mal dans ma peau, prête à déguerpir aux moindres jugements et remarques. Dans le cœur de Paris, je me terrais sans difficulté. 

Là-bas, mon quotidien se résumait aux croissants trempés dans mon cappuccino bien crémeux, un roman posé devant les yeux et des livres pour m'évader de la réalité. En somme, pas grand-chose, mais une routine rassurante. 

Une routine qui a cessé depuis quelques jours.

Me revoilà à Blueberry, peuplée de 22 345 habitants, avec ses plages de sable blanc, ses rues fréquentées de papis et mamies promenant leur chien sur la 5ème avenue. Ici, j’ai l’impression que tous les habitants se côtoient, se saluent au supermarché, se sourient niaisement. Alors, forcément, une nouvelle tête comme la mienne, ça ne passe pas inaperçu !

— Eh bien, ça ne doit pas être évident de déménager et de venir s’installer dans un autre pays, non ? Me demande Eva.

— Pas vraiment ! Tous mes repères sont chamboulés. Mais, je finirai par m’adapter.  

Je mange les pommes de terre sans grande conviction, les yeux rivés sur mon assiette. En dépit de tous mes efforts pour me faire discrète, je sens la centaine de paires d’yeux fixée sur moi. Du moins, j’ai l’impression.

Tout cela n’est pas évident ! Changer de pays, quitter sa routine pour s'immerger dans un tout autre monde, qui n’est plus tout à fait le sien. Difficile de passer du stade de la fille invisible à celle qu’on dévisage en permanence. Je sens le rouge me monter aux joues. Cette atmosphère en est presque suffocante. J’essuie à nouveau mes mains moites sur ma jupe.

Au bout de quelques minutes, je lève la tête et regarde ceux qui partagent ma tablée. À côté de moi, Évangéline est tout mon contraire. Si ma posture est celle d’une fille en mal de vivre, elle, est tout l’inverse. Ses épaules ne sont pas avachies, son regard n’est pas fuyant, son sourire n’est pas distant. Pourquoi le serait-elle ? Cette fille est sublime ! Ses yeux marron en amande semblent sourire sans arrêt. Sa bouche est parfaitement dessinée, rehaussée d’un rouge à lèvres framboise. 

Jules, lui, un blagueur aux yeux bleu turquoise, aux cheveux bruns, affiche à la fois un air innocent et sérieux. Il fait de louables efforts pour me mettre à l’aise jusqu’à notre retour en classe. Ce que j’apprécie réellement. 

 

La journée se termine enfin et je regagne ma voiture, seule. J’ai la chance d’avoir pu passer mon permis lors de nos dernières vacances aux US. À Paris, j’étais scolarisée à la maison, avec ma meilleure amie, Lyne. Une fille des îles, sportive, rayonnante, intelligente et qui n’a pas la langue dans sa poche. Je restais cloîtrée, ne prenais pas les transports en commun. J’avais une vie sociale assez limitée.

Munie de mon GPS, j’écoute la voix qui me guide dans les haut-parleurs jusque chez moi. Le trajet est plus rapide que je le pensais. C’est avec soulagement que j’ouvre le garage et me gare. Ainsi que je m’y attendais, mes parents ne sont pas à la maison. 

Je me précipite dans la cuisine. Comme je le fais dans les moments de stress, je me réfugie dans la nourriture. Cette journée a été vraiment éprouvante. J’ouvre le placard et prends le premier paquet de biscuits apéritifs qui me tombe sous la main. Le papier crisse sous mes doigts. J’enfourne le maximum de chips dans ma bouche, sans prendre le temps d’apprécier la saveur salée. Je réitère le geste jusqu’à écœurement.

Manger est la seule solution que j’ai trouvée pour combler un vide, un manque cruel d’amour. Tel un placebo, parfaitement inutile, je remplis mon cœur d’un remède passager.

J’avale goulûment un soda, m’affale dans le luxueux canapé de notre somptueux salon au milieu des cartons empilés, face à la mer. 

Je me sens dépeuplée. 

Seule. 

Terriblement seule…

J’aimerais retourner à Paris, me perdre parmi la foule, loin de tous ces regards perçants du lycée. Me blottir dans ma routine rassurante. Redevenir invisible tout simplement.

Avant, je n’existais pas. La transparente Alexis Harrys. Je n’étais ni dans les populaires, comme tous ces jeunes qu’on admire, ni la ratée de service, celle qu’on place sur notre liste noire. J’étais simplement une fille banale qui se fond dans la masse. Et honnêtement, je m’en contentais parfaitement.